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Love at First Fight! – français

1. Love at First Fight!

Dans la nuit du 27 au 28 juin 1969, des personnes queer se sont violemment défendues contre un raid de la police dans le bar Stonewall Inn. Ces émeutes qui ont duré plusieurs jours autour de la Christopher Street marquent aujourd’hui, pour beaucoup de communautés LGBTQ+ du monde entier, le début de la révolte queer. Pour cette collaboration entre le Goethe-Institut, le Schwules Museum Berlin (Musée gai de Berlin) et la Bundeszentrale für politische Bildung à Berlin (Centre fédéral pour l’éducation politique), le 50e anniversaire des Émeutes de Stonewall est l’occasion d’évoquer l’histoire des courants queer depuis les années 1960 en RFA, en RDA et dans l’Allemagne réunifiée. Cette exposition met un coup de projecteur sur les multiples liens qui existent avec les courants présents aux États-Unis. L’exposition intitulée Queer as German Folk sera présentée pendant l’été 2019 dans les différents établissements du Goethe-Institut au Canada, aux États-Unis et au Mexique ainsi qu’au Schwules Museum Berlin, puis à partir de 2020 dans d’autres pays et villes du monde.

L’exposition apporte divers éclairages sur des moments particuliers de l’histoire du mouvement queer sans avoir la prétention de raconter une seule et unique histoire possible. Elle se pose ainsi la question des dynamiques de pouvoir qui jouent aussi un rôle dans les politiques de mémoire queer, comme on le voit dans les débats qui ont lieu autour de l’héritage des émeutes de Stonewall. Dans la critique, on trouve son appropriation par certaines parties du mouvement qui, dans leurs efforts pour la reconnaissance sociale, ont perdu de vue les objectifs plus radicaux revendiqués à Stonewall ainsi que les préoccupations de beaucoup de ses héros et héroïnes : Dykes, Drag Queens, les personnes trans*, les travailleurs.euses du sexe, les jeunes gens qui vivent dans des conditions précaires et parmi lesquels on trouve de nombreux.euses Queers of Color. S’il y a une chose que cette discussion montre avant tout, c’est que la résistance de la société civile est encore nécessaire au 21e siècle et qu’elle doit toujours être réinventée. C’est pourquoi, souvenez-vous de Stonewall et happy Pride !

Mentions légales

Queer as German Folk est un projet initié par les Goethe-Institut d’Amérique du Nord, en coopération avec le Schwules Museum Berlin et la Bundeszentrale für politische Bildung à Berlin (Centre fédéral pour l’éducation politique) et avec des partenaires de Chicago, Guadalajara, Mexico, Montréal, New York City, San Francisco, Toronto et Washington.

DIRECTION DE PROJET : Georg Blochmann, Goethe-Institut New York et Birgit Bosold, Schwules Museum Berlin

COMMISSAIRES : Birgit Bosold, Carina Klugbauer

COMITÉ SCIENTIFIQUE : Christopher Ewing, Markues, Ben Miller, Peter Rehberg, Kristine Schmidt, Sébastien Tremblay, Lisa Weinberg

LECTORAT : Marie Frank, Anina Falasca

TRADUCTION : Nathalie Huet

SCÉNOGRAPHIE & GRAPHISME : chezweitz GmbH, Berlin ; Dr Sonja

Beeck et Detlef Weitz avec Lena Schmidt, Danielle Gringmuth, Ravena Hengst

Nous nous sommes efforcé.e.s d’obtenir tous les droits d’utilisation autorisant la publication de documents appartenant à des tiers. Si toutefois, dans certains cas, ces droits ne devaient pas être clarifiés, nous vous demandons de prendre contact avec le Schwules Museum Berlin.

Remerciements

Nous remercions toutes les personnes qui ont participé à ce projet pour leur collaboration constructive et de qualité, toutes les personnes et toutes les institutions qui nous ont accordé les droits d’utilisation ainsi que le HAU, Hebbel am Ufer, et tous.toutes les auteur.e.s qui ont autorisé la reproduction du « Manifestos for Queer Futures ». Nos remerciements vont par ailleurs à celles et ceux qui nous ont conseillé.e.s et soutenu.e.s au moyen de leur expertise et de leur expérience. Nous voudrions ici remercier en particulier les nombreuses personnes qui nous ont fait prendre part à des moments d’exception.

Légendes

Manifestation de clôture des Rencontres de la Pentecôte de l’organisation Homosexuelle Aktion Westberlin (HAW), Berlin-Ouest, 1973, Photo : Rüdiger Trautsch, SMU Berlin // Stand du groupe de lesbiennes lors de l’Atelier pour la Paix de l’Église du Rédempteur, Berlin-Est, 1983, Photo : Bettina Dziggel, RHG_FO_GZ_0419, Robert-Havemann-Gesellschaft Berlin // Rencontres fédérales de l‘ADEFRA à Cologne, 1987, Photo : Daniela Tourkazi // Manifestation de la Nuit de Walpurgis, Berlin-Ouest, 1983, Photo : Petra Gall, SMU Berlin // Première manifestation organisée par des groupes d’émancipation homosexuels en RFA, Münster, 1972, photos : Uli Plein, Rosa Geschichten. Schwul-lesbisches Archiv Münster

 

2. Avant la loi

Les deux États allemands adoptèrent les articles §§ 175 et 175a et assumèrent ainsi la criminalisation de l’homosexualité masculine dans leur droit pénal. La République fédérale (RFA) adopta la version qui avait été renforcée par l‘État national-socialiste en 1935 et la République démocratique (RDA) la version en vigueur sous la République de Weimar. Jusqu’à la libéralisation en 1969, environ 50 000 personnes furent condamnées en RFA et environ 4 300 en RDA jusqu’à ce que le paragraphe soit aboli en 1968. L’homosexualité féminine n’était pas directement passible d’une peine, mais les lesbiennes, tout autant que les homosexuels masculins qui n’avaient jamais enfreint la loi, vivaient dans le rejet légitimé par l‘État de leur projet de vie. Dans les deux États allemands, le noyau familial fondé sur le couple hétérosexuel était promu comme seule forme de vie privée légitime. Il était difficile de mener une vie à l’extérieur de ce cadre, en particulier pour les femmes. Il existait certes, depuis 1976 en RDA et 1980 en RFA, une base légale qui permettait aux personnes trans* de procéder à un changement d’état civil ou à des opérations chirurgicales pour changer de sexe, mais avec des contraintes discriminantes.

Gertrude Sandmann (1893-1981)

Ayant obtenu un certain succès dans les années 1920 avec de premières expositions à Berlin en tant qu’illustratrice pour des magazines de mode, Gertrude Sandmann, peintre d’origine juive, fut frappée d’une interdiction de travail en 1935 à cause de ses « origines non aryennes ». En 1942, elle s’est réfugiée dans la clandestinité devant la menace de la déportation et a survécu grâce à des ami.e.s, notamment à sa compagne Hedwig (« Johnny ») Koslowski. Dans les années 1970, Gertrude Sandmann s’engagea dans le mouvement des jeunes femmes et des lesbiennes. Elle participa au groupe L 74, une organisation fondée en 1974 pour des lesbiennes plus âgées ayant une activité professionnelle et elle écrivit de nombreux articles pour le magazine publié par le groupe et intitulé UKZ (Unsere kleine Zeitung – Notre petit journal), elle fut notamment l’auteure de la une de la première édition.

Charlotte von Mahlsdorf (19282002)

Directrice de musée, elle se nommait elle-même femme au foyer, transsexuel, bonne fée des queer est-allemands ou plus simplement « sa propre femme ». Ayant grandi dans l’Allemagne fasciste avec un père violent, qui aurait préféré faire d’elle un petit soldat zélé, Charlotte von Mahlsdorf a subvenu aux besoins de sa mère et de ses frères et sœurs dans l’Allemagne de l’après-guerre en restaurant des meubles anciens. Plus tard, elle obtint un emploi auprès du Märkisches Museum à Berlin-Est en tant que conservatrice avec un contrat qui ne fut pas prolongé parce que Charlotte ne s’habillait pas d’une façon „qui convenait à son genre“. En 1959, elle reprit un ancien manoir dans le quartier de Mahlsdorf à Berlin-Est et y créa le Gründerzeitmuseum, à partir de la collection d’objets de la seconde moitié du 19e siècle, qu’elle avait élaborée depuis sa jeunesse. Dans les années 1970, le musée devint un lieu de rassemblement des LGBTQ+, sous la surveillance de l‘État qui interdit ces rencontres en 1978. Charlotte von Mahlsdorf vécut ses dernières années en Suède et mourut en 2002 lors d’une visite à Berlin.

Légendes

Wolfgang Lauinger, vers 1953, collection privée Bettina Leder

Rudolf Klimmer (à gauche), avec Jim Steakley, Berlin-Est, 1976, photo : Manfred Herzer, SMU Berlin

Charlotte von Mahlsdorf, Berlin, vers 1990, photo : Petra Gall, SMU Berlin

Gertrude Sandmann, vers 1950, photo : anonyme, succession Gertrude Sandmann

 

3. Avant

Bars et cafés, salles de danse et clubs étaient (et sont) les plateformes centrales de la culture queer ; ils sont considérés comme des lieux où lon peut se mettre en retrait de l’hostilité dont témoigne la majeure partie de la population. Ce sont des endroits où l’on a expérimenté l’acceptation de soi, la liberté sexuelle et la solidarité collective. Ils ont joué un rôle important dans la politisation des communautés et furent aussi, en tant que symboles exposés de l’existence queer, l’objet d’exactions policières et d’attaques homophobes. Ils perdirent de leur importance, de même que les magazines non commerciaux qui constituaient des forums importants d’information et de communication, avec la transformation du mouvement initiée par les émeutes de Stonewall, avec l’acceptation croissante des modèles de vie LGBTQ+ et de l’expansion massive des infrastructures queer.

Amitié et tolérance

Les magazines aux noms consensuels comme Der Weg zu Freundschaft und Toleranz (Le chemin de l’amitié et de la tolérance), paru de 1952 à 1970, ou Humanitas (1954) étaient les porte-paroles des groupes homophiles des années 1950 et 1960. On y menait des débats politiques à propos de l’abolition des articles 175 et 175a, on y promouvait l’acceptation sociale des homosexuels et on y publiait aussi de l’art et des photos érotiques gay. Ils offraient l’une des rares possibilités de connaître des endroits où se rencontrer et de trouver des annonces permettant de rencontrer d’autres homosexuels masculins. À l’exception de Wir Freundinnen (Nous, les amies), paru en 1951-1952, et du supplément Aphrodite du magazine Der Ring (1955-1958), il n’existait pas de magazines qui s’adressaient aux femmes homosexuelles.

Ellis Bierbar

Ce café interlope fondé en 1912 dans le quartier de Kreuzberg resta ouvert pendant l’époque nazie et devint dans le Berlin d’après-guerre le point de rencontre le plus célèbre des personnes queer. Bien qu’il déplût fortement aux autorités et qu’il fût fréquemment l’objet de razzias policières, ce bar mythique et sa tenancière Elisabeth Hartung, appelée Elli, s’est valeureusement maintenu pendant des décennies, jusqu’en 1986. Des artistes et acteurs célèbres se sont montrés dans ce lieu dépourvu de tout glamour, de même que les membres de la Kommune 1, les travailleurs et travailleuses du sexe ou encore de simples voisins et voisines. Bientôt une autre clientèle rejoignit cette équipe colorée : de 1966 à 1969, ce qui a probablement été le premier Club Cuir homosexuel de la RFA trouva refuge chez Elli.

Mulackritze

Restaurant préféré des travailleurs.euses du sexe, des homosexuel.le.s, des travestis et des trans*, le Mulackritze de Berlin-Mitte était déjà un lieu de rencontres dans les années 1920 pour les personnes jugées marginales par la société. À la fin de la guerre en 1945, l’ancienne clientèle était revenue puis le local fut fermé par les autorités de la RDA en 1951. À la fin des années 1960, le Mulackritze trouva un nouveau domicile quand Charlotte von Mahlsdorf sauva tout le mobilier et reconstruisit fidèlement l’ensemble du café dans son Gründerzeitmuseum, dans le quartier de Mahlsdorf à Berlin-Est ; il redevint le point de rencontre de tous les queer est-allemands.

Légendes

Ellis Bierbar, Berlin-Ouest, vers 1978-79, photo : Detlev Pusch, SMU Berlin

Charlotte von Mahlsdorf au Mulackritze, Berlin, 1991, photo : Rolf Fischer, SMU Berlin

Couvertures de magazines homophiles des années 1950, SMU Berlin

 

4. Dans la rue !

Dans le cadre d’une réforme importante du droit pénal, les articles §§ 175/175a furent abolis en 1969. Les relations sexuelles entre des hommes de plus de 21 ans étaient dorénavant légales. La réforme, encouragée par les changements sociétaux des années 1960, signalait aussi un changement de paradigme dans la politique juridique : les dispositions légales ne servaient plus à faire appliquer des conceptions morales légitimées d’une manière ou d’une autre, mais à protéger des intérêts légaux, comme l’autodétermination sexuelle. Le vaste débat sociétal sur la dépénalisation de l’homosexualité eut également pour conséquence que (pour la première fois) les personnes homosexuelles acquirent une visibilité en tant que membres à part entière de la société. Inspiré par le lancement des mouvements de femmes féministes ou de la Nouvelle gauche dans les universités, un mouvement homosexuel d’émancipation s’organisa. Les activistes s’adressaient à l’opinion publique au moyen d’actions de provocation comme des « Kiss ins », créaient des maisons d’édition et des librairies, organisaient des festivals ou des manifestations et agissaient au sein de syndicats et de partis politiques.

Chasse aux sorcières

En 1974 eut lieu à Itzehoe, petite ville d’Allemagne du Nord, un procès contre un couple de lesbiennes. Judy Andersen et Marion Ihns furent condamnées à la prison à vie pour avoir fait assassiner l’époux violent de Marion Ihns. Dans toute la République fédérale, des activistes lesbiennes et féministes protestèrent contre la couverture médiatique diffamatoire de la presse à scandales et contre une procédure discriminante. Le 16 septembre 1974, un groupe interrompit le procès avec le slogan « Il faut avoir la peau de cette fameuse presse mâle ! » Avec leurs actions dans le contexte de la « chasse aux sorcières de Itzehoe », les activistes lesbiennes eurent pour la première fois un écho dans une vaste partie de l’opinion publique de la RFA.

Guerre froide, frères et sœurs chaud.e.s

En 1972, le groupe d’action étudiant de Münster Studentische Aktionsgruppe Homosexualität Münster (HSM) initia une première rencontre nationale d’activistes homosexuel.elle.s. Dans ce cadre eut lieu à Münster, ville universitaire du nord-ouest de l’Allemagne, la toute première manifestation connue pour la reconnaissance des droits des personnes homosexuelles en République fédérale. La banderole « Lieber ein warmer Bruder als ein kalter Krieger » (plutôt un frère chaud qu’un guerrier froid) inversait non sans insolence la citation de l’homme politique conservateur Franz-Josef Strauß (1915-1988) avec laquelle celui-ci résumait les discussions de café du commerce.

CSD

Dès 1970 furent organisés aux États-Unis des défilés en souvenir des émeutes de Stonewall. Ce n’est qu’en 1979 que cette tradition fut également reprise en RFA, avec des premières manifestations à Berlin-Ouest, Cologne et Brême. Aujourd’hui le nom de CSD (Christopher Street Day) est couramment utilisé pour les défilés organisés tous les ans dans plus d’une cinquantaine de villes. Il y eut des conflits et il y en a encore par exemple à propos de la forte commercialisation faite autour des événements ou de la marginalisation des femmes, des trans*, des Noir.e.s et des personnes de couleur queer. À Berlin, le transgeniale CSD ou bien les Dykes-Marches qui ont lieu dans beaucoup d’autres villes depuis 2013 expriment cette critique.

Pas pervers

Le film Nicht der Homosexuelle ist pervers, sondern die Situation, in der er lebt (Ce n’est pas l’homosexuel qui est pervers, mais la situation dans laquelle il vit) de Rosa von Praunheim (né.e en 1942) réalisé en collaboration avec le sexologue Martin Dannecker (1942) constitua le début du mouvement homo dans la République fédérale. Il vise moins la société majoritaire répressive que les homosexuel.le.s qui aspirent à être accepté.e.s par la société ou à s’adapter à celle-ci. Il se termine par cet appel légendaire : « Raus aus den Toiletten, rein in die Straßen! » (Sortons des toilettes, allons dans la rue !). Le film sortit en 1971 et fut alors présenté dans toute la RFA. À la suite de ces présentations publiques, des groupes d’action politiques se créèrent dans tout le pays.

Légendes

Affiche du film Nicht der Homosexuelle ist pervers, sondern die Situation, in der er lebt, Berlin-Ouest, 1971, SMU Berlin

Première manifestation organisée par des groupes d’émancipation homosexuels en RFA, Münster, 1972, photos : Uli Plein, Rosa Geschichten. Schwul-lesbisches Archiv Münster

Affiches et tracts des premières Pride Parades de la RFA, 1979, SMU Berlin

Première Pride Parade en RFA, 1979, Bremen, photo : Wolfgang Vogt ; Flyer : SMU Berlin

Première Pride Parade en RFA, Christopher Street Day, Berlin-Ouest, 1979, photo : Rolf Fischer, SMU Berlin

Richter flüchten vor lesbischen Frauen, Collage à partir de la une du quotidien BILD, (c) Axel Springer SE, 17/09/1974, SMU Berlin

 

5. Système, critique et clubs du dimanche

En 1968, c’est-à-dire un an avant la RFA, la RDA réforma l’article 175 et dépénalisa les relations sexuelles entre des hommes majeurs. Dès 1957, la plupart du temps on n’envisageait plus de procédure pénale. D’un côté, cette libéralisation a facilité les choses dans la jurisprudence, mais d’un autre côté, les LGBTQ+ d’Allemagne de l’Est pouvaient à peine s’organiser. Toute organisation politique autre que les structures étatiques était interdite, tout rassemblement était surveillé. Néanmoins, en 1973 se constitua avec la Communauté d’intérêts homosexuelle de Berlin, Homosexuelle Interessengemeinschaft Berlin (HIB), le premier groupe homosexuel et lesbien indépendant de la RDA qui se maintint jusqu’en 1979. À partir des années 1980, les queer est-allemands purent s’organiser avec davantage de visibilité dans l’opinion publique sous l’égide de l’Église évangélique, seule entité non étatique tolérée par le SED, le Parti socialiste unifié d’Allemagne. En 1986, d’anciens membres du HIB de Berlin-Est créèrent le Sonntags-Club, le club du dimanche, qui existe encore aujourd’hui, premier rassemblement des LGBTQ+ qui put avoir lieu hors des salles mises à disposition par l‘Église.

Homosexuel.le.s révolutionnaires

« Libération gay », réclamait un tract du Gay Liberation Front (GLF) que Peter Tatchell, né en 1952 et membre de la délégation britannique lors des 10e Rencontres internationales de la Jeunesse et des Étudiants (X. Weltfestspiele der Jugend und Studenten), qui eurent lieu en 1973 en RDA, distribuait avec d’autres membres du HIB. Le tract critiquait l’oppression envers les homosexuel.le.s, y compris sous un régime socialiste. Cette première action publique des activistes homosexuel.le.s de la RDA fut promptement stoppée par la Stasi, le Ministerium für Staatssicherheit. Les membres de la délégation britannique témoignèrent eux-mêmes de ce vent contraire en déchirant, lors de la cérémonie de clôture, l’affiche de Tatchell qui appelait à la « libération homosexuelle ».

Hibaré

Avec Hibaré, le spectacle de cabaret « bisexuel, homo et lesbien », le HIB démontra que l’engagement politique peut aussi faire preuve d’humour. Dans leurs spectacles, les protagonistes évoquent les contraintes et les joies de la vie des bi- et des homosexuel.le.s avec autant d’autodérision que d’affirmation de soi. Hibaré était produit dans des bars comme le Bärenschänke à Berlin-Est, le Mulackritze au Gründerzeitmuseum de Berlin-Mahlsdorf, qui était le lieu de rassemblement habituel du HIB. Ce spectacle amateur était apprécié du public ; selon un rapport de la police secrète de RDA, qui surveillait ces rencontres, celui-ci s’était notamment réjoui d’une représentation de février 1976.

Nous sommes nombreuses

Les femmes homosexuelles s’organisèrent quant à elles à partir de 1983 avec leurs propres groupes, indépendamment de ceux des homosexuels masculins, à l’intérieur des structures de l‘Église évangélique. Les groupes de Lesbiennes dans l‘Église (LiK), qui se formèrent dans beaucoup de villes est-allemandes, critiquaient aussi bien l’homophobie que le sexisme de la société socialiste. Les groupes féministes-lesbiens organisaient des excursions et des manifestations utiles tant à la propre compréhension du mouvement qu’au débat politique. Grâce à L’atelier pour la paix en 1983, une rencontre de groupes d’opposition pacifiques en RDA, les Lesbiennes dans l‘Église de Berlin-Est purent faire leur première apparition publique.

Coming Out

Le coming-out en tant que « confession » à l’identité queer est devenu, à cause de la forte influence américaine du mouvement d’émancipation depuis les émeutes de Stonewall, un moment important des récits individuels de nombreux LGBTQ+. Cette thématique a également donné son titre au premier film de la RDA qui décrivait la vie des homosexuels en Allemagne de l’Est. La première de Coming Out, réalisé par Heiner Carow (1929-1997), eut lieu le 9 novembre 1989. Dans un premier temps, le film n’attira guère l’attention puisque le Mur tomba le même soir, mais il fit par la suite le tour des festivals dans le monde entier et remporta un Teddy Award ainsi qu’un Ours d’argent lors du Festival du Film de Berlin, la Berlinale, en 1990.

Légendes

Représentations de la troupe Hibaré, Berlin-Est, années 1970, SMU Berlin

Tracts du Gay Liberation Front (GLF) de Grande-Bretagne, Berlin-Est, 1973, SMU Berlin

10e Rencontres internationales de la Jeunesse et des Étudiants, Berlin-Est, 1973, photo : Rainer Mittelstädt, Bild 183-M0729-0767, Bundesarchiv

10e Rencontres internationales de la Jeunesse et des Étudiants, Berlin-Est, 1973, photo : Hubert Link, Bild 183-M0729-403, Bundesarchiv

Activistes lors de la manifestation de clôture des 10e Rencontres internationales de la Jeunesse et des Étudiants, Berlin-Est, 1973, C Rep. 303 N° 642 photos 2 et 7, Landesarchiv Berlin

Stand du groupe des lesbiennes lors du Friedenswerkstatt der Erlöserkirche (Atelier pour la Paix de l‘Église du Rédempteur), Berlin-Est, 1983, photo : Bettina Dziggel, SMU Berlin et RHG_Fo_GZ_1950, Robert-Havemann-Gesellschaft Berlin

Stand du groupe des lesbiennes lors du Friedenswerkstatt der Erlöserkirche (Atelier pour la Paix de l‘Église du Rédempteur), Berlin-Est, 1983, photo : Bettina Dziggel, RHG_FO_GZ_0419/RHG_FO_GZ_1950/ RHG_FO_GZ_0396, Robert-Havemann-Gesellschaft Berlin

Affiche et photos du film Coming Out, 1989, SMU Berlin, © DEFA-Stiftung/Wolfgang Fritsche

 

6. §§ (FR)

1872 – Introduction § 175 du Code pénal de l’Empire allemand

Le Code pénal de l’Empire (Reichsstrafgesetzbuch) entra en vigueur après l’avènement de l’Empire allemand en 1871. Le § 175 punissait les relations sexuelles entre hommes : « La fornication contre nature commise entre des personnes de sexe masculin est passible d’emprisonnement ; elle peut aussi entraîner la perte des droits civils. »

1935 – Renforcement du § 175 du Code pénal de l’Empire sous le régime nazi

En 1935, le § 175 fut renforcé et élargi avec le § 175a. Tenter d’initier une relation homosexuelle était déjà passible d’une peine. Ni un contact sexuel ni même un effleurement n’étaient nécessaires pour prononcer une condamnation. Les relations sexuelles avec des individus de moins de 21 ans et le travail du sexe devenaient passibles, en tant que cas « particulièrement graves », d’emprisonnement dans un établissement pénitentiaire où les conditions de détention étaient notamment alourdies par des travaux physiques difficiles. Entre 1933 et 1945, près de 50 000 hommes furent condamnés en vertu des §§ 175. Environ 10 000 hommes furent internés dans des camps de concentration en raison de leur homosexualité.

1949 – §§ 175 en RFA et en RDA

Après la capitulation de l’Allemagne fasciste en 1945, le pays fut partagé entre les Alliés en zones d’occupation. La République démocratique allemande (RDA), qui vit le jour en 1949 dans la zone occupée par les Soviétiques, reprit le § 175 du Code pénal dans sa version modérée d’avant 1935. La pénétration sexuelle dans des relations entre hommes était passible d’une peine tandis que des actes « analogues » à l’acte sexuel, comme la masturbation mutuelle, demeuraient exempts de toute peine. Le § 175a (apparu sous le régime nazi) restait en vigueur et sanctionnait notamment, en tant que « cas particulièrement grave », le travail du sexe pratiqué entre des hommes.

La République fédérale d’Allemagne (RFA), qui fut fondée sur le territoire des trois zones d’occupation des Alliés occidentaux (États-Unis, France et Grande-Bretagne), conserva les §§ 175 et 175a dans la version renforcée de 1935. Entre 1950 et 1969, on a enquêté sur plus de 100 000 hommes, environ 50 000 d’entre eux furent condamnés, souvent par des juges qui étaient déjà en poste avant 1945.

1957 – Abandon des poursuites pénales en vertu du § 175 en RDA

À partir de 1957, le § 175 a été de facto abrogé en RDA. Le paragraphe n’a certes pas été officiellement aboli, mais on pouvait renoncer aux poursuites à cause du caractère mineur de cette infraction à la loi, et puis cela ne représentait pas de danger pour la société socialiste.

1957 – Validation des §§ 175 par la Cour constitutionnelle de RFA

En juin 1957, la Cour constitutionnelle fédérale a statué sur un recours déposé par l’avocat berlinois Werner Hesse (1906-1989). Il s’agissait de l’annulation de deux condamnations pour violation du § 175. Hesse avait notamment fondé son recours sur le fait que ce paragraphe enfreignait le droit au libre développement de la personnalité ainsi que le principe d’égalité promu par la constitution allemande, étant donné qu’on punissait l’homosexualité masculine, mais pas l’homosexualité féminine. Après avoir consulté de nombreux experts, la Cour fédérale a décidé que le principe d’égalité ne s’appliquait pas ici. Car « l’amour lesbien et l’homosexualité masculine » ne sont pas des « faits comparables », notamment parce que « les lesbiennes ne sont pas déterminées, dans la même mesure, uniquement pour des personnes de même sexe, de sorte que pour elles un retournement vers le sexe opposé est plus facilement possible ». Le recours fut rejeté, le tribunal argumenta que « l’activité homosexuelle enfreignait la loi morale » et constata en outre que « les dispositions légales contre l’homosexualité masculine » (§§ 175 CP) étaient compatibles avec la Loi fondamentale et qu’elles ne relevaient pas d’un « droit marqué par le nazisme ». On peut noter aussi que la formulation ne se dirige pas ici contre des actes sexuels, mais contre l’homosexualité.

1968 – Abolition des §§ 175/175a en RDA

En 1968, les paragraphes 175 furent abolis en RDA et remplacés par le § 151. Ainsi, seuls les actes homosexuels pratiqués entre des adultes et des adolescents de moins de 18 ans étaient passibles d’une peine. Pour la première fois, les relations lesbiennes étaient intégrées dans la loi. Même si avec cette loi, les relations homosexuelles entre adultes se trouvaient légalisées, les relations entre individus de même sexe étaient toujours traitées de façon inégalitaire parce que, pour les actes hétérosexuels, l’âge de consentement sexuel était de 16 ans seulement.

1969 – Libéralisation des §§ 175 et abolition du § 175a en RFA

En 1969, le § 175 fut réformé et le § 175a fut aboli en RFA. Tout acte sexuel entre des hommes de plus de 21 ans n’était désormais plus passible d’une peine. Le travail du sexe pratiqué entre des individus de même sexe, les actes sexuels entre hommes adultes et hommes de moins de 21 ans ou les abus envers des personnes en situation de dépendance restaient en revanche punissables.

1972 – Légalisation de l’avortement en RDA

En 1972 fut adoptée en RDA la « loi sur l’interruption volontaire de grossesse » : « Afin qu’elle puisse déterminer le nombre, la période et la chronologie des naissances, on accorde à la femme, en plus des possibilités actuelles apportées par la contraception, le droit d’interrompre une grossesse de sa propre responsabilité. » (§1, alinéa 1)

Pour la première fois, des femmes enceintes pouvaient décider d’elle-même et sans apporter de justifications, l’interruption de leur grossesse dans les douze premières semaines qui suivaient le début de celle-ci. Auparavant, les avortements ne pouvaient être entrepris que si des raisons médicales mettant la femme en danger étaient avancées ou si l’un des parents souffrait d’une maladie génétique. Un avortement pour des raisons sociales n’était pas envisageable. Une commission composée de médecins, de représentant.e.s des autorités de la santé et de l’Union démocratique des femmes (Demokratischer Frauenbund) devait consentir aux avortements. De nombreuses femmes protestèrent contre cette réglementation à l’aide de requêtes adressées au gouvernement de RDA. En réaction, la loi ne fut certes pas changée, mais en 1965, un arrêté ministériel a été adopté selon lequel les grossesses pouvaient être également interrompues pour des raisons sociales. La commission vérifiait que ces motifs étaient bien réels avant de prendre une décision.

1976 – Possibilité de changer de sexe à l’état civil en RDA

En RDA, le changement de la mention du sexe pour les individus trans* fut rendu possible, mais il était lié à des expertises médicales discriminantes et pathologisantes.

1976 – Première réforme du droit matrimonial et du droit de la famille en RFA

Jusqu’en 1976, on ne pouvait divorcer que selon le « principe de la faute », c’est-à-dire que l’un.e des partenaires devait prendre la responsabilité de l’échec du mariage. On ne pouvait divorcer que par consentement mutuel et la personne « coupable » devait subvenir à l’entretien de l’ancien.enne partenaire et perdait généralement la garde des enfants. Cela compliquait le divorce, en particulier pour les femmes. Jusqu’à la réforme, le mariage était pensé comme un « mariage pour les femmes au foyer » : les femmes ne pouvaient être des femmes actives que si leur travail était compatible avec leurs devoirs d’épouse et de mère. C’est pourquoi dans la plupart des cas, les épouses ne travaillaient pas et risquaient, en cas de divorce, de perdre tout moyen de subsistance. Depuis la réforme, c’est le principe du partenariat, selon lequel l’État ne prescrit plus la répartition des tâches au sein du couple, qui prévaut. De surcroît, le « principe de rupture » a été introduit dans la procédure de divorce. On peut depuis lors divorcer quand l’un.e des partenaires s’exprime en faveur du divorce, sans que l’un.e des partenaires n’en porte la faute. De la même façon, le paiement d’une pension alimentaire n’est plus lié à la question de la culpabilité, mais celle-ci est calculée en fonction de la capacité économique de la personne.

1976 – La solution de l’interruption volontaire de grossesse sur avis médical est adoptée en RFA

Les débats sur la réforme du paragraphe 218, qui prévaut depuis déjà 1926-27 et rend passibles d’une peine les interruptions de grossesse, ont une histoire qui a commencé longtemps auparavant : en 1974, deux propositions de loi furent déposées en RFA. D’un côté, ce qu’on a appelé la « solution selon les délais » prévoyait l’absence de pénalisation en cas d’interruption de grossesse jusqu’à la douzième semaine, tandis que la « solution sur avis médical » ne prévoyait pas de sanction à titre exceptionnel, pour un motif médical, éthique ou social. Après avoir adopté dans un premier temps la « solution selon les délais », plus libérale, la Cour constitutionnelle fédérale la déclara en 1975 comme contraire à la constitution. En 1976, c’est la « solution de l’interruption sur avis médical » qui fut adoptée.

1981 – Mise en application de la loi sur les transsexuels en RFA

En 1981, une loi sur les transsexuels a été promulguée en RFA ; elle permit aux personnes trans* de modifier leur état civil, et plus précisément la mention administrative de leur genre et de leur prénom. Il est toutefois nécessaire de disposer pour cela d’un certificat médical diagnostiquant un trouble de l’identité de genre. Les associations de trans* protestent depuis longtemps contre cette pathologisation discriminante.

1988 – Suppression du § 151 du Code pénal en RDA

En 1987, la Cour suprême de la RDA décida que « différentes réglementations du Code pénal (§§ 149, 150, 151) concernant les actes homo- et hétérosexuels pratiqués par des adultes sur des adolescents […] ne sont pas justifiées » parce que « l’homosexualité, tout comme l’hétérosexualité, constitue une variante du comportement sexuel. Les personnes homosexuelles ne sont par conséquent pas exclues de la société socialiste et les droits civils leur sont garantis comme à tous les autres citoyens ». En 1988, on décida la suppression pure et simple du texte de loi et celle-ci entra en vigueur en 1989.

1994 – Abolition du § 175 dans l’Allemagne réunifiée

Avec la Réunification allemande et l’harmonisation des deux systèmes juridiques, le paragraphe 175 fut aboli après 122 ans d’existence. Depuis, les actes sexuels entre adultes homosexuel.le.s consentants ne sont plus passibles d’une peine en République fédérale. L’âge du consentement aux relations sexuelles a été revu indépendamment de l’orientation sexuelle.

1995 – Entrée en vigueur de l’amendement à la loi sur l’aide aux femmes enceintes et aux familles

Parallèlement à l’harmonisation juridique qui eut lieu après la Réunification, les réglementations relatives à l’interruption volontaire de grossesse ont été ajustées. Selon le § 218 a, les interruptions volontaires de grossesse sont toujours interdites par la loi, mais elles demeurent autorisées sous certaines conditions. Les femmes enceintes concernées sont notamment tenues de consulter un centre spécialisé en cas de grossesse conflictuelle. Cette consultation n’est absolument pas vouée à donner un avis neutre, elle « sert à protéger l’être qui n’est pas encore né » et « doit tendre à encourager la femme à poursuivre la grossesse » (§ 219). Par ailleurs, les coûts élevés de l’avortement sans avis médical ne sont plus remboursés par l’assurance maladie.

1997 – § 177 du Code pénal

Jusqu’en 1997, le viol au sein du couple n’était pas considéré en RFA et dans l’Allemagne réunifiée comme une infraction pénale. Ce n’est qu’en 1997 qu’a été supprimé du texte du § 177 le terme « en dehors du mariage », ce qui rend passible d’une peine la violence sexuelle entre époux.ses.

2001 – Loi du Code civil sur le « partenariat enregistré »

La loi sur le partenariat enregistré est entrée en vigueur en 2001 et elle a permis pour la première fois aux couples de même sexe d’obtenir une reconnaissance juridique de leur relation. Toutefois, si la loi attribuait aux partenaires les mêmes devoirs qu’aux couples mariés, elle ne leur accordait pas les mêmes droits, par exemple en matière d’avantages fiscaux sur le revenu ou les successions, ou encore en cas d’adoption commune. On revint peu à peu sur cette inégalité de traitement à travers les décisions de la Cour constitutionnelle fédérale, de sorte que le partenariat enregistré s’aligne aujourd’hui, à quelques détails près, sur le mariage hétérosexuel.

2006 – Loi générale sur l’égalité de traitement

La loi générale sur l’égalité de traitement (AGG) consiste en la mise en place des directives européennes visant à lutter contre les discriminations et elle doit empêcher l’inégalité de traitement, notamment sur les marchés du travail et de l’immobilier. « Elle a pour but d’empêcher ou de faire disparaître les discriminations portant sur la race ou l’origine ethnique, sur le genre, la religion, la vision du monde, le handicap, l’âge ou l’identité sexuelle » (§ 1 AGG). C’est la première fois que « l’identité sexuelle » est considérée comme critère de discrimination.

2017 – Loi d’introduction au Code civil du droit au mariage pour les personnes de même sexe

Depuis le 1er octobre 2017, les couples de même sexe peuvent se marier civilement. Les « partenariats enregistrés » déjà conclus peuvent être transformés en « mariages ».

2018 – Réforme de la loi sur le changement d’état civil

Depuis 2018, il est possible de choisir aussi dans les documents officiels, à côté des deux mentions de genre « masculin » et « féminin », l’option « divers », ou on peut aussi ne pas apporter de réponse. Le prénom peut également être modifié. La modification de la mention de genre suppose toutefois une attestation médicale justifiant une « modification du développement sexuel ». La loi exclut ainsi tant les personnes inter*, qui ne peuvent pas fournir d’attestation médicale, que les personnes trans* non binaires. Ainsi, la loi n’est fondée ni sur une autodétermination ni sur une autodéfinition des individus, mais elle conditionne la possibilité de changer la mention administrative du sexe à des expertises pathologiques et médicales.

2019 – Ajout au § 219a du Code pénal

En 2018, on a débattu au Bundestag de la modification de la loi pénale relative à l’interruption volontaire de grossesse : selon le § 219a, il est interdit de « faire de la publicité […], à des fins d’enrichissement, sur ses propres services ou ceux d’autrui de façon abusive quant à la pratique de l’avortement ou à son encouragement ». Concrètement, cela signifie que des médecins qui pratiquent l’avortement ne sont pas autorisé.e.s à en informer leurs patient.e.s. Les médecins qui en font toutefois mention sur leurs sites web risquent jusqu’à deux ans de prison. Pour les patient-e-s, cela ne limite pas seulement leur liberté de choisir un médecin, mais cela leur rend aussi difficile l’accès à l’information sur l’interruption de grossesse. Dans la nouvelle version du paragraphe 219a, l’interdiction de faire de la publicité sur cette activité demeure : les médecins peuvent seulement indiquer qu’ils pratiquent des IVG, mais ils ne sont pas autorisé.e.s à fournir des informations sur le sujet.

7. Des tantes peuvent-elles être socialistes ?

En 1973, l’association Homosexuelle Aktion Westberlin (HAW) organisa une rencontre internationale des groupes d’action homosexuels. Des participants venus d’Italie et de France apparurent lors de la grande manifestation de clôture en frusques, avec « du fard à paupière et du vernis à ongles bleu », comme la presse à scandale voulut bien le décrire. Leur action déclencha un grand débat stratégique dans le mouvement gay de la République fédérale qui est entré dans l’histoire sous le nom de « Tuntenstreit » (querelle des tantes). Tandis que les uns entendent un tel désordre comme une provocation inutile et apolitique qui fait obstacle à une alliance avec la classe ouvrière, les autres le comprennent comme la manière la plus efficace de rendre « publique » leur propre identité homosexuelle. Cette aile de la HAW, qui se déclare dorénavant féministe, s’est solidarisée avec le mouvement des femmes féministes. Cette position ne s’imposa pas au sein du mouvement : la critique féministe du système des genres n’a pas finalement joué de rôle important dans le projet politique du mouvement homosexuel.

8. Les lesbiennes doivent-elles être féministes ?

Le premier rassemblement national d’activistes lesbiennes en République fédérale eut lieu à Berlin-Ouest en 1974. Plus de 200 participantes ont débattu de la question : « Le féminisme est la théorie, être lesbienne la pratique ? », en référence à la célèbre phrase attribuée à Ti-Grace Atkinson. Des auteures nord-américaines comme Rita Mae Brown, Kate Millet, Jill Johnston, Mary Daly furent d’importantes initiatrices du développement du féminisme radical lesbien en République fédérale : au milieu des années 1970, les activistes lesbiennes se séparèrent du mouvement homosexuel masculin. Elles ne s’appliquèrent plus le qualificatif de ‚gay‚, mais se nommèrent ‚lesbiennes‘, s’engagèrent dans le mouvement féministe et prirent une large part au succès de la révolte féministe. En RDA également, les lesbiennes s’étaient au départ engagées avec les homosexuels masculins, mais elles fondèrent leurs propres groupes à compter du milieu des années 1980.

Rockfete im Rock : un concert rock réservé aux femmes

En mai 1974, le Frauenzentrum Westberlin organisa la première fête publique pour les femmes en République fédérale. La Rockfete im Rock, dont l’entrée était interdite aux hommes, était une provocation. Un célèbre groupe de musique anglais ayant annulé sa participation, c’est un groupe qui s’était formé quelques jours auparavant, les Flying Lesbians, qui monta sur scène. Le concert du « premier groupe de rock du continent formé par des femmes » fut un grand succès. Elles produisirent un 33 tours et firent des tournées lors des années qui suivirent en RFA et en Europe.

Défendez-vous !

Dans les débats sur la violence (sexuelle) des hommes sur les femmes et les jeunes filles, le sport de combat est devenu une stratégie corporelle et politique. Il fallait désapprendre la passivité et la peur et développer une affirmation de soi combative. Des générations entières de féministes ont été socialisées au Dojo, la salle d’entraînement d’arts martiaux japonais. Les femmes de Berlin-Ouest qui ont soutenu le groupe de Berlin-Est Lesben in der Kirche ne lui ont pas seulement fourni de la littérature féminine, mais elles lui ont aussi proposé des ateliers dédiés à l’autodéfense.

Légendes

Manifestation de clôture des Rencontres de la Pentecôte de l’organisation Homosexuelle Aktion Westberlin (HAW), Berlin-Ouest, 1973, photo : Rüdiger Trautsch, SMU Berlin

Les lesbiennes doivent-elles être féministes ?

Le groupe Flying Lesbians lors de la manifestation Rockfete im Rock de l’Université technique de Berlin-Ouest, 1974, photo : Cristina Perincioli

Groupe d’autodéfense de la communauté de Gethsemane, Berlin-Est, 1986, photos : Bettina Dziggel, RHG_FO_GZ_2037, RHG_FO_GZ_2032, RHG_FO_GZ_2033, RHG_FO_GZ_2036, Robert-Havemann-Gesellschaft Berlin

 

9. LOVE AIDS RIOT SEX

Lorsque la crise du sida a éclaté au début des années 1980, les communautés gay n’ont pas uniquement été confrontées à la maladie et la mort d’amis proches, mais elles ont aussi assisté au retour de l’hostilité envers les homosexuels et surtout à l’effondrement de la liberté sexuelle qu’elles venaient de gagner. Dans la lutte contre l’épidémie, les organisations de soutien aux victimes, en étroite collaboration avec les autorités de santé, mirent en place un modèle socio-médical efficace qui contribua aussi à constituer une très grande professionnalisation des infrastructures gay. Surtout aux États-Unis où les autorités restèrent longtemps inactives, les groupes, également très concernés, des consommateurs.trices de drogues et des travailleurs.euses du sexe (pour la plupart trans*) créèrent de nouvelles alliances, que nous appelons aujourd’hui « queer », avec des féministes pro-sexe et des activistes gay et lesbiennes. Depuis le milieu des années 1990, les trithérapies ont fait du sida une maladie chronique que l’on peut traiter. Aujourd’hui de nouveaux médicaments font baisser la charge virale sous le seuil de détection de sorte que des personnes porteuses du virus ne sont plus contagieuses. Le traumatisme soulevé par le sida a des effets encore visibles aujourd’hui. Paradoxalement, cette catastrophe a sensiblement fait avancer la normalisation sociale de l’homosexualité.

Citation de Jürgen Baldiga

« 1959 : un robuste bébé de 4 kilos voit le jour
Fils de mineur
À partir de 1979, Berlin
Gagne son pain en tant que cuisinier/barman/amant/prostitué/travailleur occasionnel
À partir de 1980, premiers pas vers les beaux-arts
poésie/musique/film/performance
1984 acquisition en toute volupté d’une faiblesse immunitaire
À partir de 1985, autodidacte dans l’art de la photographie
À partir de 1989, pleinement dans l’image ou, mieux :
Ne remets pas à demain ce que tu peux faire aujourd’hui. »

Ce que Jürgen Baldiga dit de lui-même en 1992

Jürgen Baldiga (1959-1993)

Venant de la Ruhr, l’artiste Jürgen Baldiga est arrivé à Berlin-Ouest en 1979 et commença à faire de la photo au milieu des années 1980 alors qu’il connaissait déjà sa séropositivité. Il a non seulement immortalisé pour la postérité le Berlin-Ouest queer de la fin des années 1980, avec notamment des portraits très expressifs des protagonistes du milieu gay, mais il chercha aussi à provoquer avec son approche artistique du sida et de sa propre mort. La succession de Baldiga fait partie de la collection du Schwules Museum qui lui consacra une grande exposition en 1997.

Ladies Neid

SchwuZ, le premier club alternatif gay fondé à Berlin-Ouest en 1977, n’était pas tant un point de cristallisation pour l’action politique et un réseau d’organisation qu’un endroit en vue pour les performances et les spectacles excentriques des groupes d’homos, comme les Ladies Neid dont faisaient partie Melitta Sundström (1964-1993), Pepsi Boston (1962-1993), Polette (†1989) et d’autres encore. Le SchwuZ est aujourd’hui l’un des plus grands clubs queer de Berlin.

Citations des tantes

« Pourquoi des hommes en habits de femmes ? Qu’est-ce qu’une tante ? Qu’est-ce qu’une robe ? Toutes ces questions planent dans cette pièce, mais aucune ne trouvera ici de réponse. Car pourquoi finalement ces photos sont-elles ici ? Nous trouvons ici des photos d’actrices et d’adolescentes qui se vengent de leurs mères. Dans l’univers qu’elles se sont elles-mêmes créé, elles jouissent d’une joie de vivre rehaussée par leurs talons dans le triste quotidien des contraintes qui leur sont imposées. „Si c’était demain la fin du monde, nous nous ferions faire une robe à cet effet.“ »

Au nom de toutes les

Melitta & Pepsi

(Jürgen Baldiga, Tunten Queens Tantes, Ein Männerfotobuch, Vis-a-Vis, 1988

Chers concitoyens, chères concitoyennes

En 1985, le gouvernement ouest-allemand fit distribuer une brochure d’information sur le sida dans tous les foyers. Sous la responsabilité de la ministre de la Santé Rita Süßmuth (née en 1937), la politique ouest-allemande sur le sida misa sur l’information et l’autodétermination, la protection des droits fondamentaux des individus, se positionnant ainsi contre toute mesure coercitive venant de l‘État. En étroite collaboration avec les organisations créées par les personnes concernées comme les associations d’aide aux malades du sida, les autorités de la santé mirent en place une politique de prévention efficace, qui est aujourd’hui prise comme modèle au plan international.

Que dois-je savoir ?

À partir du milieu des années 1980, le gouvernement est-allemand ne pouvant plus faire passer le virus du sida pour « un problème occidental », les autorités ont réagi en prenant les mesures traditionnellement mises en place en cas d’épidémie : tests de masse, suivi des chaînes d’infection après l’identification des partenaires sexuel.le.s des personnes testées positivement. En 1987, on établit une liste de mesures qui déboucha sur la publication de la brochure d’information Le sida. Que dois-je savoir ? Comment puis-je me protéger ? La brochure luttait contre les préjugés homophobes avec, dans le même temps, une approche moralisatrice qui suggérait notamment « le développement de relations de couple stables » comme stratégie de protection, plutôt que des pratiques sexuelles plus sûres.

Boycott de Marlboro

ACT UP (Aids Coalition To Unleash Power) fut fondé en 1987 à New York puis se développa dans les États industriels occidentaux en une vaste union contre la discrimination envers les personnes infectées par le VIH et les malades du sida dans la société et les milieux médicaux et politiques. Le boycott de Marlboro en 1990 et 1991 fut la plus grosse action de ACT UP Allemagne. Elle visait Philip Morris, le groupe international spécialisé dans les produits du tabac qui avait soutenu le sénateur américain homophobe Jesse Alexander Helms Jr. Le boycott eut du succès des deux côtés de l’Atlantique : Philip Morris devint le plus généreux sponsor d’activités gay et l’entreprise allemande Reemtsma, également dédiée aux produits du tabac, courtisa pour la première fois les hommes gay en tant que nouveau groupe-cible au moyen d’une campagne de marketing pour sa marque West.

Vollbild

Pour la première fois, l’exposition Vollbild Aids. Eine Ausstellung über Leben und Sterben (Tableau complet du sida. Une exposition sur la vie et la mort), qui avait pour commissaire Frank Wagner (1955-2016), présentait à la nGBK (neue Gesellschaft für Bildende Kunst) de Berlin-Ouest divers points de vue artistiques sur le sida. On pouvait y voir des œuvres, devenues plus tard emblématiques, des collectifs Gran Fury et General Idea, de Peter Hujar ou David Wojnarowicz. Leurs travaux, aussi personnels que politiques, montraient l’émouvante intensité et l’énorme production artistique issues de leur confrontation avec la catastrophe. En 2013-14, Wagner proposa dans l’exposition LOVE AIDS RIOT SEX (nGBK, Berlin) un impressionnant panorama des multiples liens qui existent entre l’art et le sida.

Légendes

Brochure d’information, AIDS. Was Sie über AIDS wissen sollten, publiée par la Bundeszentrale für gesundheitliche Aufklärung (Centre fédéral d‘Éducation pour la Santé) à la demande du Ministère fédéral de la Jeunesse, de la Famille et de la Santé, Cologne, 1985

Brochure d’information, AIDS. Was muß ich wissen? Wie kann ich mich schützen? par Niels Sönnichsen, Éditions Volk und Gesundheit, 1987, Berlin-Est, SMU Berlin

Tracts et affiche d‘ACT UP lors du boycott de Marlboro, Berlin, vers 1990, SMU Berlin

Campagne publicitaire de la marque de cigarettes West dans les magazines pour hommes gais, de gauche à droite : 1991 ; 1992 ; 1991, 2000 ; Rückseite : 1993, SMU Berlin

Jürgen BaldigSelbstportrait (Diva), 1990

Jürgen BaldigPolette, 1988/ Melitta Sundström, 1988/ Kenny (The Queen of Berlin), 1992/ Pepsi Boston, 1988

Affiche de l’exposition Vollbild Aids, Berlin-Ouest, 1988, conception : Augenblitz, SMU Berlin

 

10. Guerres des sexes

Au cœur de la politique des mouvements féministes des années 1970, il y avait la lutte contre la violence sexuelle et pour le droit de disposer de son corps. Avec la considération que les relations sexuelles ne sont pas sans rapport de domination, la pornographie et le travail du sexe tombèrent sous le coup de la critique, de même que la culture sexuelle des gays, les pratiques sexuelles des femmes comme le BDSM ou l’utilisation de godemichés. L’appartenance de femmes trans* au mouvement fut également source de controverses. Encouragés par les changements qui eurent lieu aux États-Unis, des groupes de féministes pro-sexe se formèrent aussi en RFA. Elles se positionnaient contre l’hostilité anti-gay perceptible dans le mouvement féministe, contre les tendances à l‘ « embourgeoisement » du milieu gay et lesbien et pour des formes queer d’associations d’aide ne s’orientant pas sur le modèle des familles hétéronormées. Les antagonismes qui sont entrés dans l’histoire sous le nom de « guerres des sexes féministes » sont encore aujourd’hui une référence importante de l’activisme politique queer contemporain.

Krista Beinstein

Krista Beinstein est née en 1955, elle est photographe, artiste et activiste, grande dame de la performance pornographique, enfant terrible de la photographie érotique et pionnière du féminisme pro-sexe. De violentes critiques accompagnent son itinéraire, à cause des images de femmes en cuir arborant des queues qui étaient considérées au début du mouvement féministe comme des représentations distinctives de l’homme en tant qu’ennemi, ou de ses prises de position favorables aux pratiques sadomasochistes.

Citation de Krista Beinstein

« L’art me sauve et me fait voir la magie (…). La magie se trouve aussi dans le désir, dans la rencontre érotique. Impossible à répéter et pour cette raison sans cesse répétée, tout comme la photographie. En fait, on pourrait aussi dire que mes photos sont kitsch. Elles sont romantiques, en quête de l’unique et du magique, et ce, à travers les procédés de la répétition. »

Extrait de Sex ist mein Medium, Claudia Reich interroge Krista Beinstein, Cinq entretiens mis en scène, 28 février 2015, dans l’appartement de K. Beinstein, vidéo

« Sex shops en pièces ! »

Vitrines démolies, cambriolages, attaques à l’acide butyrique : sex-shops et cinémas pornos étaient les cibles préférées des protestations féministes militantes contre le sexisme et la misogynie. Le groupe autonome de gauche Rote Zora dévasta à Cologne en 1977 une série de sex-shops et déroba des marchandises pour une valeur de plus de 100 000 DM. Le groupe écrivit dans une déclaration : « Ces boutiques nous répugnent depuis longtemps. La femme y est réduite à son corps, dégradée en machine sexuelle pouvant être acquise par un acheteur au gré de son plaisir. Avec ruse et adresse, nous mettrons les sex-shops en pièces ! »

Le journal Nachtexpress

Le Nachtexpress – Zeitung für Bar, Bordell und Bordstein fut publié régulièrement de 1980 à 1995 par l’association HYDRA. HYDRA fut la première organisation autonome pour les travailleurs.euses du sexe en RFA. Dans le Nachtexpress, ces derniers parlaient de leur quotidien professionnel, débattaient de leurs conditions de travail et écrivaient contre la stigmatisation du travail du sexe. Dans le cadre du plan de prévention financé par l‘État contre le sida, HYDRA reçut en 1985 des subventions publiques et put professionnaliser son travail. HYDRA s’engage encore aujourd’hui pour la défense des droits et des intérêts des travailleurs.euses du sexe.

Pionniers et pionnières

D’un côté, des protagonistes américaines comme Gayle Rubin, Susie Bright, Pat Califia, Camille Paglia ainsi que le collectif de lesbiennes BDSM Samois, furent les faire-valoir des débats qui eurent lieu en RFA et de l’autre côté, il y eut Catharine MacKinnon, Andrea Dworkin, Robin Morgan et l’organisation Women Against Violence in Pornography and Media (femmes contre la violence dans les domaines de la pornographie et des médias). Dans l’espace germanophone, la controverse se concentra surtout sur la campagne PorNO lancée par Alice Schwarzer et son magazine EMMA.

Femmes cruelles

En 1985 sortit le film Verführung: Die grausame Frau (Séduction, femme cruelle) d’Elfi Mikesch (*1940) et Monika Treut (*1954). S’inspirant de motifs présents dans le roman La Vénus à la fourrure de Leopold von Sacher-Masoch, le film, qui mettait en scène des fantasmes sadiques et masochistes, fut violemment contesté, tant dans les courants dominants que dans le milieu lesbien et féministe. À la fin des années 1980, Monika Treut s’installa aux États-Unis et devint non seulement une ambassadrice transatlantique importante, mais elle fut aussi une protagoniste influente du New Queer Cinema avec des films comme Annie en 1989, sur Annie Sprinkle, l’icône pro-sexe, ou comme Gendernauts en 1999, dans lequel elle présentait le milieu transgenre de San Francisco.

Légendes

Krista Beinstein : autoportrait, 1988

Krista Beinstein : issu de la série „Dominas“, 1985/ Boy, 1988

Krista Beinstein : issu de la série „Schwule Ladys“, 1985

Une du magazine Nachtexpress des Vereins HYDRA, Berlin-Ouest, 1980er, FFBIZ. Das feministische Archiv Berlin

Manifestation de femmes dans le quartier chaud lors de la Nuit de Walpurgis, 1978, Francfort/M., photo : Barbara Klemm, FFBIZ. Das feministische Archiv Berlin

Graffiti sur un sex-shop, lieu inconnu, 1976-1986, photo : anonyme, FFBIZ. Das feministische Archiv Berlin

Vitrine cassée d’un sex-shop, 1976-1984, FFBIZ. Das feministische Archiv Berlin

Action de protestation contre la publicité sexiste, non daté, photo : anonyme, FFBIZ. Das feministische Archiv Berlin

Action de protestation contre la pornographie, non daté, photo : anonyme, FFBIZ. Das feministische Archiv Berlin

Die Machtfrage aushandeln (Négocier la question du pouvoir), interview de Pat Califia et Gayle Rubin, menée par Nancy Wechsler, dans le magazine féministe Courage, 7e année, N°1, 1982, SMU Berlin

Das kalte Herz, article de Catharine A. MacKinnon dans le magazine féministe EMMA, N° 10, 1987, EMMA Archiv

 

11. Annoncer la couleur

ADEFRA (Femmes Noires en Allemagne) est un réseau de femmes Noires et de femmes de couleur. Association fondée en 1986, c’est l’un des premiers rassemblements de personnes noires en Allemagne. Le travail d’activistes Noir.e.s inspiré par Audre Lorde (1934-1992) a massivement conduit à la mise en place d’un débat sur le racisme, l’antisémitisme, le classisme dans le mouvement féministe et lesbien, et au-delà. Cette auteure et universitaire afro-américaine enseigna, à plusieurs reprises de 1984 à sa mort en 1992, en tant que professeure invitée à l’Université Libre de Berlin (FUB). S’inspirant de son exemple, le livre Farbe bekennen. Afro-deutsche Frauen auf den Spuren ihrer Geschichte (Annoncer la couleur. Des femmes afro-allemandes sur les traces de leur histoire) parut en 1986, édité par May Ayim (Opitz), Katharina Oguntoye et Dagmar Schultz. May Ayim (1960-1996) fut connue comme activiste et auteure. En 2009, une rue fut baptisée à son nom, la May-Ayim-Ufer dans le quartier de Kreuzberg à Berlin.

Audre Lorde, Sister Outsider, 1984

« Il y a sûrement des différences de race, d’âge et de sexe bien réelles entre nous. Mais ce ne sont pas les différences qui existent entre nous qui nous séparent. C’est plutôt notre refus de reconnaître ces différences et d’examiner les distorsions qui résultent du fait de mal les nommer ainsi que leurs effets sur le comportement humain, nos attentes. »

Légendes

Audre Lorde, Sister Outsider, Trumansburg/NY : Crossing Press, 1984

Audre Lorde lors d’une lecture à Munich, 1987, photo : Daniela Tourkazi

Rencontres fédérales de l’ADEFRA à Cologne, 1987, photos : Daniela Tourkazi

Couverture du magazine Afrekete, publié par les membres de l’ADEFRA, FFBIZ. Das feministische Archiv Berlin

 

12. Queeruptions

Être soi-même victime de discrimination n’empêche pas de discriminer les autres. Des organisations de personnes Noir.e.s et de personnes de couleur queer comme Gladt e.V. critiquent le comportement discriminant et l’exclusion structurelle au sein même des communautés queer dont les acteurs et les actrices ne veulent souvent pas comprendre qu’ils.elles reproduisent aussi le racisme de la société majoritaire. Ces organisations tiennent également à créer des espaces et des réseaux leur permettant de s’émanciper. Des événements comme le festival du film trans* TransFormations décentrent les perspectives habituellement privilégiées et offrent un espace aux expériences marginalisées. Des manifestations comme le défilé behindert und verrückt feiern Pride Parade s’adressent à ceux.celles qui, dans le milieu, font preuve de discrimination envers les handicapé.e.s. De la même façon, des séries de manifestations comme la soirée hip hop hoe_mies, qui s’engage pour « les femmes* et les personnes de couleurs queer », essaient de proposer des espaces plus sûrs à ces communautés.

Gayhane

La soirée Gayhane – House of Halay est une fête organisée pour les LGBTQ+ et leurs ami.e.s. Elle a lieu une fois par mois depuis 1999 dans le légendaire Club SO36 de Berlin-Kreuzberg. Initiée par Fatma Souad et Sabuha Salaam, la soirée est devenue, avec sa « piste de danse homo-orientale » sur laquelle s’amusent des individus de toutes orientations sexuelles et de tous genres, une institution du Berlin queer post-migratoire. Gayhane réussit à représenter une plus grande diversité que la plupart des autres endroits de la vie nocturne berlinoise.

Légendes

Gayhane, non daté, SO36 Berlin

behindert und verrückt Feiern Pride Parade Party, Flyer, Sticker 2013, crédit : Hannah Fitsch ; affiches 2014, 2015, crédit : Hannah Fitsch, Nina Urban ; flyer, Sticker 2014, 2015, 2016, 2017, crédit : Hannah Fitsch, Julia Weidenbach ; Flyer, 2018, crédit : Ruth Wiegering ; affiche 2018, crédit : Jasper Dombrowski / Gegen, crédit : Stefan Fähler / House of Living Colors, crédit : Danielle Nebula / hoe_mies, vol. 1 2, 4, 9, 10, 11, crédit : Gizem Adiyaman, Lucia Lucian / hoe_mies, vol. 7, crédit : Gizem Adiyaman, Tatjana Glowinski / Pornceptual, crédit : Chris Phillips / Rooms 4 Resistance, 2015, 2016, crédit : Stefan Fähler / TransFormations, 2018, crédit: @soyfordkelly

 

13. Bas le Cis-tème !

Bien qu’il y ait eu de premières initiatives en RFA dans les années 1980, les activistes trans* et inter* ne se constituèrent comme des éléments moteurs du mouvement queer qu’à partir de la fin des années 1990. L’une de leurs revendications politiques majeures n’est pas encore réalisée à ce jour : la dépathologisation des individus trans* et inter*. En 2017, une amélioration a eu lieu au plan juridique : dans les documents officiels, on peut désormais choisir, à certaines conditions, comme mention du genre l’option « divers » ou bien on peut ne pas répondre. Des associations comme TransInterQueer e.V. (TrIQ) à Berlin n’interviennent pas seulement dans les systèmes de justice et de santé, mais créent aussi des infrastructures de soutien et de conseil ainsi que des espaces underground ouverts aux personnes trans* et inter* où elles ne sont pas soumises, au moins provisoirement, aux pressions des relations cis et hétéro-sexistes. Beaucoup de leurs représentant.e.s se revendiquent du mouvement féministe queer et ont un agenda politique commun qui consiste à dépasser la division binaire des genres.

Le nouveau CSD

En réaction à la commercialisation croissante et à la dépolitisation de la version « officielle » du Christopher Street Days (CSD), une manifestation alternative a vu le jour à Berlin en 1998 sous le nom transgeniale CSD (tCSD), devenue le Kreuzberger CSD à partir de 2014 puis le X*CSD en 2016. Cette manifestation organisée collectivement s’inscrivait clairement dans la « tradition des émeutes de Stonewall et de la défense militante des migrants gay, des lesbiennes et des transgenres ». Des conflits autour du racisme, de l’antisémitisme et autour du traitement de la thématique des abus sexuels eurent pour conséquence l’arrêt de la manifestation en 2016.

Honteux ?

Homosexualität_en, l‚exposition à succès qui fut présentée en 2015 au Deutsches Historisches Museum et au Schwules Museum (Musée gay) de Berlin puis en 2016 au LWL Museum für Kunst und Kultur de Münster, a mis à l’honneur pour la première fois dans la République fédérale des histoires queer en tant que part légitime de la mémoire collective. Le motif de l’affiche de l’exposition était un travail de l’artiste canadien.ne Cassils intitulé Advertisement: Hommage to Benglis, qui faisait référence à l’affiche publicitaire spectaculaire que publia l’artiste féministe Lynda Benglis (née en 1941) dans le magazine d’art international Artforum en 1974. En argumentant que l’affiche de l’exposition était « sexualisée », « sexiste » et « pornographique », la Deutsche Bahn refusa tout d’abord de la placer dans ses gares à Münster. Cassils protesta en invitant tout le monde à coller un autocollant de sa propre fabrication sur toutes les publicités « sexistes » que l’on peut trouver sur les surfaces publicitaires de la Deutsche Bahn. À Berlin, l’affiche avait déjà fait l’objet de controverses. Des voix de la communauté LGBTQ+ se firent entendre pour réclamer la non-utilisation de ce motif qui selon elles ne représente pas bien les homosexuel.le.s.

Vraiment ?

« C’est une vraie ? Oui, dis-je. C’est une vraie. ‚Ça t’a fait mal ?‘ Oui, mais c’était de la naïveté de ma part. Le concept que j’avais en tête se référait à un autoportrait de Catherine Opie. J’ai toujours aimé cette photo et je voulais lui rendre hommage. Donc j’ai demandé à un.e ami.e de m’entailler NORMALEMENT la peau. ‚Et la barbe ?‘ Je travaille avec mes vrais poils. ‚Ah d’accord, je comprends, ce n’est donc pas une vraie barbe‘. Enfin bon. Ça dépend comment on distingue le vrai du faux. Pour moi, il s’agit de ma vraie barbe. »

(Risk Hazekamp, 2007)

Le travail artistique de Risk Hazekamp (La Haye et Berlin) se concentre sur la complexité des relations entre le corps et l’image dans le but de transformer les systèmes politiques et sociaux ; il associe activisme personnel, photographie analogique et intersectionnalité.

 

14. Actions en faveur du mariage

Depuis le début des années 1990, des associations homosexuelles défendant les droits des citoyen.ne.s (la plus célèbre étant le SVD, devenue le LSVD en 1999 : Schwulenverband in der DDR/Lesben- und Schwulenverband in Deutschland) luttent pour l’égalité des chances pour les couples de même sexe. En 2001, le Bundestag a voté la « loi sur le partenariat enregistré ». On a ainsi introduit pour les couples homosexuels une forme de « mariage light » sans égalité juridique complète avec le mariage hétérosexuel. Tandis que s’agitaient des groupes conservateurs, la Cour constitutionnelle fédérale prit en revanche à plusieurs reprises des décisions en faveur des couples homosexuels, et s’est avérée un moteur pour l’égalité des droits juridiques. En juin 2017, le Bundestag vota pour l’ouverture du mariage aux couples de même sexe. Le « mariage homo » était et demeure une source de controverses, y compris parmi les queer. Dans la critique, on trouve l’argument qu’il ne tient pas compte des réalités de la vie de beaucoup de personnes queer, notamment quand plus de deux individus ont des responsabilités entre eux ou par rapport à des enfants.

La question du respect

Depuis le début des années 2000, la situation « particulière » des personnes queer dans l’histoire des migrations fait l’objet de débats et d’activités dans la société civile, au niveau de l’État et dans le domaine scientifique. Des missions de recherche ont été attribuées, des services d’information et de conseil spécialisé ont vu le jour et des campagnes de sensibilisation ont été lancées. Le LSVD initia par exemple une campagne pour le respect, renouvelée depuis à plusieurs reprises, et dans laquelle les personnes considérées comme « migrantes » étaient confrontées aux personnes pouvant être définies comme étant « d’origine allemande ». Les critiques des réseaux de Queers of color ne se dirigaient pas seulement contre le stéréotype d’une homophobie générale des communautés de migrants mais aussi contre la tendance à assimiler implicitement les LGBTQ+ à une communauté blanche.

Légendes

Bannière, carte postale et affiche du tCSD Berlin 2008/2009, crédit : TCSD Berlin

Risk Hazekamp, Under Influence / Catherine Opie, photographie argentique en couleur, 2007

Volker Beck et d’autres membres de la fraction du parti Bündnis 90/Die Grünen au Bundestag applaudissent le résultat du vote sur le mariage entre personnes de même sexe le 30/06/2017, 2017, Berlin, photo : Wolfgang Kumm/picture alliance

Flyer Wir wollen, daß Schwule ihr Recht bekommen (Nous voulons que les gais bénéficient de leurs droits) non daté, photo : Volker Janssen, SVD / Brochure Weg frei zum Standesamt (Feu vert pour la mairie), SVD, vers 1991/ Flyer Ticket zur Gleichberechtigung (Ticket pour l’égalité des droits), 2003, LSVD / Flyer Wir wollen, dass Lesben und Schwule ihr Recht bekommen, 2002, LSVD / Flyer Keine halben Sachen (Pas les choses à moitié), 2009, LSVD / Ehe für alle – Hartnäckigkeit zahlt sich aus (Le mariage pour tous – La persévérance paie) 2017, LSVD / Affiche Aktion Standesamt (Action Mairie) 19 août 1992, 1992, conception : trash line design, photo : Jörg Mang, SVD / Affiche Aktion Ja Wort (Action pour se dire oui), vers 1999, LSVD

Extrait de la brochure Liebe verdient Respekt (L’amour mérite le respect), publiée par BLSB e. V. et LSVD Berlin-Brandenburg, 2010

Ehe für alle – Hartnäckigkeit zahlt sich aus, 2017, LSVD

 

15. Des assassinats passés sous silence

Avec la poursuite de la criminalisation de l’homosexualité masculine après 1945, les deux États allemands validèrent la persécution des homosexuels masculins par l‘État national-socialiste comme quelque chose de légitime, ne reconnaissant pas leur persécution comme un outrage nazi. Les lieux commémoratifs, les musées et la recherche ne s’intéressaient pas à leur histoire. Les tentatives pour se souvenir de leur destin se heurtèrent à une opposition massive. En 1984, une première plaque en souvenir des victimes homosexuelles du nazisme fut inaugurée sur le site du camp de concentration de Mauthausen (Autriche) par des homosexuel.le.s activistes. Elle porte l’inscription « Totgeschlagen-Totgeschwiegen » (battus jusqu’à ce que mort s’ensuive, passés sous un silence mortel). En 2002, le Bundestag décida d’annuler les jugements rendus par les nazis contre les homosexuels. En 2008, on inaugura le monument pour les homosexuels persécutés sous le régime nazi (Denkmal für die im Nationalsozialismus verfolgten Homosexuellen). Doit-on se souvenir ou comment doit-on se souvenir des femmes homosexuelles dans le contexte de la politique de persécution et d’extermination national-socialiste : des débats passionnés se poursuivent encore aujourd’hui.

Ravensbrück

Le groupe est-berlinois Lesben in der Kirche entreprit entre 1984 et 1986 plusieurs tentatives, entravées ou empêchées par le pouvoir, de rendre un hommage public aux « sœurs lesbiennes » parmi les femmes persécutées au Mémorial national de Ravensbrück, sur le site de ce qui fut le plus grand camp de concentration nazi pour les femmes. Ce furent les premières actions pour la mémoire spécifiquement dédiées aux lesbiennes. Une initiative germano-autrichienne tente depuis 2013 de faire installer sur le site un symbole contre l’oubli, mais en vain. C’est en partie à cause de la résistance opposée par des historiens comme Alexander Zinn, l’ancien porte-parole de LSVD et membre du comité de soutien des Brandenburgische Gedenkstätten (Lieux commémoratifs du Brandebourg) qui voit là la promotion de la « légende d’une persécution envers les lesbiennes ».

Buchenwald

À partir de 1983, des groupes queer de RDA organisèrent régulièrement des visites dans les lieux commémoratifs nationaux. Le 30 juin 1984, précisément à l’occasion du Christopher Street Day, environ 80 personnes visitèrent les deux sites mémoriaux de Sachsenhausen et Buchenwald. Ces actions furent une véritable démarche politique de la part des LGBTQ+ en RDA. Ils contournèrent ainsi la forte restriction de la liberté de réunion et d’association ; la tentative d’établir les lesbiennes et les gay comme « victimes du fascisme » s’en prenait au mythe fondateur antifasciste de la RDA et à l’image que l‘État voulait se donner.

Légendes

Dépôt d’une gerbe au mémorial de Ravensbrück, Ravensbrück/Fürstenberg (Havel), 1985, RHG_FO_GZ_0744, Robert-Havemann-Gesellschaft Berlin

Endroit où se trouvait la gerbe que le groupe Lesben in der Kirche avait déposée au mémorial de Ravensbrück, Ravensbrück/Fürstenberg (Havel), 1984, photo : Bettina Dziggel, SMU Berlin

Lecture de journaux intimes tenus par des homosexuels masculins au Mémorial de Buchenwald, organisée par le groupe de travail Homosexualität de l‘Église, Buchenwald, 1982, photo : Matthias Kittlitz, SMU Berlin

Dépôt de gerbe à la mémoire des victimes homosexuelles du camp de concentration de Buchenwald, organisé par les membres du groupe Arbeitskreis Homosexualität de l’ESG Leipzig, Buchenwald, 1987, photo : Matthias Kittlitz, RHG_FO_GZ_0690, Robert-Havemann-Gesellschaft Berlin

 

16. Triangle rose

Le triangle rose était le symbole utilisé pour marquer les prisonniers condamnés en vertu de l’article 175 ou de l’article 175a et envoyés dans les camps de concentration nazis. Sous le pseudonyme de Heinz Heger, Johann Neumann donna à lire, en publiant en 1972 son ouvrage Die Männer mit dem Rosa Winkel (Les hommes au triangle rose), le premier témoignage d’un homosexuel ayant survécu aux camps de la mort, Josef Kohout, et a contribué ainsi à la « redécouverte » de la persécution des homosexuels masculins sous le régime nazi. Depuis le milieu des années 1970, le triangle rose est devenu populaire en tant qu’emblème du mouvement gay en RFA, notamment par l’appel du groupe Homosexuelle Aktion Westberlin (HAW) dans son magazine HAW Info en 1975. En RDA également, l’organisation Homosexuelle Interessengemeinschaft Berlin (HIB) demanda à ses membres de porter le triangle rose lors de la manifestation du 1er mai 1976. Il a pris une dimension internationale pendant la crise du sida à travers le groupe ACT UP dont le logo, devenu emblématique, était un triangle rose retourné et le slogan « Silence=Mort ». Avec le drapeau arc-en-ciel, le triangle rose est aujourd’hui l’un des symboles les plus célèbres des LGBTQ+ et il est même utilisé dans le marketing de grandes entreprises internationales.

Légendes

Affiches d‘ACT-UP qui reprennent le motif du Silence=Death Project, 1987, crédit : ACT UP, Wellcome Collection

Affiches avec le triangle rose issues de la collection du SMU Berlin

Couverture du magazine HAW Info en 1975 et affiches avec le triangle rose issues de la collection du SMU Berlin

 

17. WTF!?

Les organisations et partis politiques conservateurs, fondamentalistes chrétiens et de droite qui se renforcent aujourd’hui voient le noyau familial hétérosexuel comme « embryon de la nation » menacé et se retrouvent tous dans l’anti-féminisme : des partis comme Alternative für Deutschland (AfD) veulent la suppression des « gender studies » à l’université, des soi-disant « parents soucieux » manifestent contre la problématisation de la diversité des sexes et des genres à l’école et le « Mouvement pour la protection de la vie » réclame une interdiction de l’avortement, tous prônant la traditionnelle répartition des rôles en fonction du genre.

L’alliance What-the-Fuck!? (WTF!?) se mobilise contre la manifestation Marsch für das Leben (Marche pour la vie), l’action la plus importante des fondamentalistes chrétiens, les « Lebensschützer_innen » (Protecteurs.trices de la vie), qui a lieu chaque année à Berlin. Avec le slogan « Mon corps, mon choix », elle défend le droit à l’autodétermination de sexe et de genre et réclame l’abolition des articles 218 (interruptions de grossesse passibles de poursuite pénale sauf en cas exceptionnel) et 219 (qui rend difficile l’accès à l’information sur l’IVG). Ainsi, les luttes des mouvements féministes des années 1970 qui avaient pour revendication centrale la dépénalisation de l’avortement se poursuivent.

En finir avec le § 218 !

À la une du magazine Stern, 374 femmes avouèrent en 1971 : «  (Nous avons avorté ! ». Il y avait parmi elles de nombreuses personnalités. La campagne fut le déclencheur d’un vaste mouvement de protestation et le droit à disposer de son propre corps fut l’une des revendications les plus importantes du mouvement féministe en Allemagne de l’Ouest. Tout comme l’ensemble des luttes féministes, les protestations contre l’interdiction d’avorter furent mises en avant avec beaucoup de détermination par les féministes lesbiennes. L’avortement est aujourd’hui encore considéré comme un délit en Allemagne selon le § 218 du Code pénal et il n’est pas sanctionné par la loi que dans certains cas exceptionnels. La photographe Petra Gall (1955-2018) ne se contenta pas d’immortaliser ce type de manifestations. C’est la grande documentariste des femmes et des lesbiennes de Berlin-Ouest ainsi que de la scène musicale féminine underground des années 1980. Sa succession, composée de dizaines de milliers de photos, fait partie de la collection du Schwules Museum.

Légendes

Affiches et bannières de mobilisation contre la Marche pour la vie (Marsch für das Leben), Berlin, 2016, 2017, 2018, What-the-Fuck-Bündnis

Manifestation contre le § 218, Berlin-Ouest, 1984 / Action de protestation contre le § 218 devant l’Université Humboldt, Berlin, 1991 / Manifestation de la Nuit de Walpurgis, Berlin-Ouest, 1983, photos : Petra Gall, SMU Berlin

 

18. Contradictions secondaires

Les courants populistes d’extrême droite utilisent l’inquiétude liée à la crise économique et à la transformation culturelle pour dresser l’opinion contre les acquis queer et féministes : on prétend que l’attention portée par les forces politiques établies aux droits des minorités ethniques et sexuelles ou aux droits des femmes se fait au détriment des préoccupations des « petites gens ». À leurs débuts, le courant lesbien et féministe ainsi que le mouvement gai étaient, en tant qu’enfants de la révolution de gauche, engagés dans la lutte contre le capitalisme. Mais ils ont également marqué leur différence par rapport aux positions de gauche classiques en insistant sur le fait que l’oppression envers les femmes et les homosexuel.les ne relevait pas des « contradictions secondaires » dont la résolution devrait attendre la victoire de la révolution. Même si l’élan révolutionnaire a par la suite sensiblement décliné et même si les efforts pour obtenir l’égalité juridique finirent par prédominer, surtout dans le positionnement gai, la critique des rapports de classes n’a jamais tout à fait disparu de l’agenda féministe, notamment à travers le constant travail théorique de ce qu’on a appelé le féminisme matérialiste ou marxiste ainsi qu’à travers la critique pratique représentée par des groupes comme Prololesben.

Fourrures

En 1981 vit le jour un lieu d’action « en faveur des arts féminins » dans l’arrondissement de Schöneberg à Berlin, dans un squat légalisé plus tard et installé dans un ancien magasin de fourrures. Il s’agissait surtout, pour les différents collectifs qui se sont succédé au fil des années, de provoquer de manière subversive le milieu féministe dont ils faisaient partie. Cet endroit devenu aujourd’hui légendaire a dû être fermé en 1996 comme beaucoup d’autres locaux non commerciaux en raison de l’arrêt des subventions publiques. La « soirée des ouvrières du bâtiment » fait référence de manière ironique aussi bien à la fétichisation de l’homme musclé issu de la classe ouvrière dans la culture gaie qu’à l’appropriation (érotique) de la virilité à travers la figure de la butch dans la culture lesbienne.

Des comptes de redistribution

Des groupes comme Prololesben à Berlin-Ouest ont mis en avant, dès les années 1980, certains privilèges économiques et sociaux dans des articles de magazines ainsi qu’à travers des manifestations du mouvement féministe et lesbien. Ils se sont unis pour plus d’autonomisation et ont dénoncé le classisme, la discrimination liée à l’origine sociale, qui existait à l’intérieur du mouvement. Dans la pratique, des comptes de redistribution pouvant être utilisés en permanence ont été ouverts, sur lesquels des lesbiennes aisées mettaient de l’argent, et les moins aisées pouvaient ensuite en retirer de manière anonyme.

Lutte ouvrière homo

En 1978 fut créée l‘AG Schwule et un an plus tard l‘AG Lesben au sein de la confédération communiste, le Kommunistischer Bund (KB), une organisation d’inspiration maoïste de Hambourg. Ce furent les seuls groupes de travail qui furent actifs en permanence, à l’intérieur de la gauche radicale, sur le sujet de l’homosexualité, par exemple en concevant une rubrique dans le journal Arbeiterkampf (Lutte ouvrière). Bien que le KB restât sceptique vis-à-vis du mouvement féministe autonome et que sa politique féministe se fût surtout bornée jusqu’alors à gagner des prolétariennes pour œuvrer à la lutte des classes, il s’ouvrit au même moment aux questions féministes.

« Par ici la belle vie ! Partout et pour tout le monde ! »

Le « travail domestique » déprécié, non ou mal rémunéré, est au cœur de la critique économique féministe parce que les relations hiérarchiques de genre et le mode de production capitaliste s’y entremêlent de façon évidente. S’occuper des personnes âgées, des enfants ou effectuer des tâches ménagères… ces activités sont fréquemment déléguées à des femmes ou à des employé.es de maison qui sont souvent des migrant.es. Des alliances comme le réseau fédéral Care Revolution rassemblent des activistes, hommes et femmes issus de secteurs divers de la reproduction sociale, et s’engagent pour une communauté qui « met en avant non pas la maximisation des profits, mais les besoins des individus, et qui ne répartit pas les tâches liées au travail domestique selon des structures racistes, de genre ou de classes ».

Légendes

Affiche de la Pelze Bauarbeiterinnenparty (soirée des ouvrières du bâtiment à l’ancien magasin de fourrures), Berlin, 1993, SMU Berlin, prêt permanent de Roswitha Baumeister

Affiche du syndicat Science et Éducation (Gewerkschaft Erziehung und Wissenschaft – GEW) avec l’autocollant du groupe gai Gruppe AG Rosa Februar, Berlin, 1er mai 1977, SMU Berlin

Groupes homosexuels d’émancipation aux manifestations du 1er mai, Berlin, années 1970, photos : Rolf Fischer, photo en bas à droite : Günther Höhne, SMU Berlin

Logos du réseau Care Revolution, Berlin, 2018

Annonce d’une manifestation de l‘AG Prololesben dans le programme de la 5è édition de la Lesbenwoche (Semaine des lesbiennes), Berlin, 1989, SMU Berlin

Les rubriques Gais, Lesbiennes et Femmes dans le journal Arbeiterkampf (lutte ouvrière), Hamburg, 1977-1981, SMU Berlin

 

19. Stonewall Moments

Ina Rosenthal – Vous ne serez jamais oubliées !

Au moment où j’ai réalisé que pas une seule fois, pendant les 45 minutes qu’avait duré la cérémonie du souvenir pour les victimes homosexuelles du nazisme, les mots « lesbienne » ou « femme » n’avaient été prononcés et que rien ne changerait dans les minutes suivantes, j’ai su que nous ne devions plus attendre pour être perçues comme des êtres égaux en droits, pour être visibles dans la société et qu’il fallait maintenant nous prendre nous-mêmes en main. Il fallait seulement que je le dise haut et fort, que je l’exprime à ce moment-là !

Ina Rosenthal (née en 1968) travaille à Berlin comme auteure, coach, responsable de projet et activiste queer.

Ina Rosenthal lors de la première cérémonie commémorative pour les lesbiennes persécutées et assassinées, Tiergarten/Berlin, 2018, photo : Caroline Walburg

Katharina Oguntoye & Carolyn Gammon – Vous êtes notres socle !

La Montreal Feminist Book Fair (Salon du livre féministe de Montréal), à l’été 1988, fut un événement marquant pour nous deux ; un événement au cours duquel Katharina présenta son livre Farbe bekennen (Annoncer la couleur). Non seulement nous nous y sommes connues (et vivons maintenant depuis 28 ans ensemble) mais nous y avons aussi rencontré Audre Lorde. La rencontre avec Lorde a changé notre vie. De tel.le.s grand.e.s activistes comme Audre Lorde et les champion.ne.s des émeutes de Stonewall constituent notre socle.

Katharina Oguntoye (née en 1959) est cofondatrice du mouvement des Femmes noires en Allemagne, l‘ADEFRA e.V. (Schwarze Frauen in Deutschland), et du réseau interculturel JOLIBA e.V. Elle est l’auteure du livre Farbe bekennen (Annoncer la couleur), paru en 1986. Carolyn Gammon (née en 1959) est auteure et activiste LGBTQ+.

Ulrike Janz – IHRSINN

Lorsque j’étais au Canada dans les années 1980, j’y trouvais des magazines pour les lesbiennes, comme le magazine anglais Gossip: A journal of lesbian ethics ou les magazines américains Sinister Wisdom et Lesbian Ethics. Et je voulais simplement que nous ayons aussi notre forum pour une théorie féministe et lesbienne radicale, c’est pourquoi la création de IHRSINN fut si importante pour moi.

Ulrike Janz (née en 1956) vit dans la Ruhr, coming-out en 1982 et depuis active sur la scène lesbienne et féministe. Cofondatrice et éditrice du „magazine lesbien radical féministe“ IHRSINN qui parut deux fois par an de 1990 à 2004.

Bernd Gaiser – Stonewall in Berlin

Le déclencheur pour la première CSD à Berlin fut le 10e anniversaire des émeutes de Stonewall. Et la nécessité de rassembler des lesbiennes et des homosexuels, non pas sous une même étiquette, mais de les retrouver dans la rue pour la première fois depuis la manifestation de la Pentecôte sur le Ku’Damm en 1973 afin qu’ils et elles redeviennent visibles dans leurs modes de vie respectifs, avec pour les uns la devise : « Montre publiquement ton identité homosexuelle ! », pour les autres : « Lesbiennes, levez-vous et le monde vous connaîtra ! »

Bernd Gaiser (né en 1945) vit depuis 1967 à Berlin, avec aujourd’hui au cœur de ses activités le lieu de vie appelé Vielfalt, qui est un projet d’habitation multigénérationnel queer. Il avait lancé avec Andreas Pareik (mort dans un accident de la route en 1982) la première Pride, sous le nom de Christopher Street Day (CSD), en 1979 à Berlin.

Ulli Würdemann – « … vivre gai et libre »

Jean Claude Letist (1946–1990), un acteur majeur du mouvement gai et lesbien de Cologne (et pas seulement), est mort des suites du sida en 1990. Il fut pour moi pendant longtemps non seulement un compagnon de route politique, mais aussi un modèle en tant qu’homme gai, affirmé, engagé politiquement. Le journal local de Cologne refusa d’imprimer le mot « schwul » (gai) dans son faire-part de décès. Cela nous révolta tant à l’époque que nous avions protesté devant le siège du journal. C’est aussi ce soir-là que naquit ACT UP Cologne. Notre protestation eut du succès : l’éditeur envoya une lettre d’excuses et un chèque de 2 000 DM pour le centre queer SCH.U.L.Z.

Ulli Würdemann (né en 1959), cofondateur de ACT UP Cologne, engagé dans l’activisme contre le sida, auteur du livre Schweigen = Tod, Aktion = Leben : ACT UP in Deutschland 1989 bis 1993, Eigenverlag, 2017 (Silence = mort, action = vie : ACT UP en Allemagne de 1989 à 1993, autopublié en 2017).

Nadja Schallenberg – Mut zum ich

En 1992, la création de Transen Power, un lieu de rencontre pour les personnes trans* dans les locaux du Sonntags-Club, fut un moment décisif. Nous faisions un travail de relations publiques et nous nous engagions pour la compréhension des réalités quotidiennes des personnes trans* et pour sensibiliser les gens ; au début des années 1990, elles ne constituaient pas une composante évidente du groupe des LGBTQ+. Transen Power fut pour moi un lieu d’accueil important pour mettre les gens en réseau et les accompagner dans leur transition.

Nadja Schallenberg est une activiste trans* qui fonda en 1990 la première communauté d’intérêts pour les travestis et les transsexuels en RDA et qui créa en 1998 le groupe de soutien « Butterfly » pour les lesbiennes transsexuelles et les femmes queer.

Gianni Jovanovic – Actions pour les Roms queer

Préjugés, exclusion et discrimination font partie du quotidien de la majorité des Roms. Encore aujourd’hui, en 2019, Roms et Sintis sont discriminés. Les lesbiennes, les homosexuels, les personnes bisexuelles, transgenres, transsexuelles, intersexuelles et queer savent ce que c’est que de ne pas se sentir accepté. Je veux changer cela. Je me suis décidé il y a des années à vivre la vie que je voulais vivre. Il était ainsi important de participer au défilé du CSD à Cologne puisque je voulais plus de visibilité et de notoriété pour notre communauté, nous devions être vu.e.s, exister et ne pas être seul.e.s !

Gianni Jovanovic est activiste, il soutient les LGBTQ+ et les Roms ; il a fondé à Cologne le collectif Initiative Queer Roma.

Légendes

Ina Rosenthal lors de la première cérémonie commémorative pour les lesbiennes persécutées et assassinées, Tiergarten/Berlin, 2018, photo : Caroline Walburg

Audre Lorde & Katharina Oguntoye, Montréal, 1988, photo : Carolyn Gammon

Carolyn Gammon & Katharina Oguntoye avec leur fils lors des Rencontres lesbiennes de printemps, Cologne, 1989, photo au retardateur

Une du magazine IHRSINN, no 7, 1993, SMU Berlin

Bernd Gaiser (à droite) pendant la CSD, Berlin, 1979, photo : Rolf Fischer

Faire-part de décès du glf-sozialwerk e.V. pour Jean Claude Letist dans le quotidien de Cologne Stadt-Anzeiger, 5/3/1990, SMU Berlin

Brochure Transen Power, Berlin, vers 1992, SMU Berlin

Gianni Jovanovic pendant la CSD de Cologne, 2015, photo : Pascal Amos Rest